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Il y a soixante-dix ans, la France a traversé la plus triste période de son histoire. Nous en portons encore le deuil. Pourtant, nous venons de célébrer le 18 juin 1940 avec allégresse. Même si, en Corse, nous y avons mis un bémol : le 18 juin est aussi la date anniversaire de Waterloo. La rupture du Général de Gaulle avec la légalité a produit d'heureuses conséquences. Nous pouvons donc l'honorer, comme nous devons féliciter l'Angleterre de l'indomptable résistance de Churchill. Mais, ni De Gaulle ni Churchill, en définitive, ne sont les vainqueurs de Hitler, ce sont Roosevelt et Staline : grâce à la puissance industrielle de l'Amérique et grâce au sang versé par les Russes.
La France et l'Angleterre ont déclaré en 1939 une guerre qu'elles ne pouvaient gagner seules et la France a subi sa pire défaite. La victoire allemande de mai-juin 1940 n'a d'égale, dans les annales militaires, que la campagne d'Austerlitz. Je ne peux m'empêcher de penser que se raccrocher au 18 juin comme au point de départ d'une histoire révisée a quelque chose de pathétique. Meurtris par le passé nous voulons l'effacer. C'est compréhensible, ce n'est pas satisfaisant. Mieux vaut le silence et la vérité.
Dans cet épisode tragique, la France a été victime du destin : il ne pouvait en être autrement. Mais, par sa faute, elle a rajouté à ses malheurs. Au départ, il fallait soit empêcher l'Allemagne de réarmer, soit créer contre elle une coalition qui la surpasse. Nous sommes restés faibles (notamment pour l'aviation) et il n'y a pas eu d'entente possible avec l'URSS, ni même avec l'Italie. Les autres ne comptaient pas. Auparavant, les Anglais avaient contrecarré la politique de Poincaré qui visait à réduire l'Allemagne. La politique de Briand, l'entente avec l'Allemagne, triomphe aujourd'hui, mais, dans les années trente, elle ne pouvait survivre à Hitler et elle avait été minée par les humiliations infligées aux Allemands à Versailles. En 1936, quand Hitler a remilitarisé la Rhénanie, peut-être aurions-nous pu intervenir. Les Anglais nous en ont empêchés. En 1938, nous avons encore suivi l'Angleterre et accepté la capitulation de Munich. Le parlement tout entier a applaudi, à l'exception des communistes et d'un député de droite. Le pacte Hitler-Staline et le nouveau partage de la Pologne ont jeté la guerre à l'Ouest. Nous avons donc suivi les Anglais qui ont ouvert les hostilités. Ils attendaient une nouvelle victoire de la Marne. Mais nous avons perdu parce que nous n'avions ni les moyens militaires ni les forces morales nécessaires pour vaincre.
La coalition indispensable à la victoire sur l'Allemagne ne s'est constituée qu'en 1941, avec les Russes et avec les Américains. Nous étions sortis du jeu et c'est Hitler, en envahissant la Russie et en déclarant la guerre aux États-Unis, qui a provoqué l'alliance que Churchill et Reynaud avaient espérée. De Gaulle et l'armée d'Afrique nous ont permis de jouer un rôle honorable mais secondaire.
La classe politique ne concevait pas le départ pour l'étranger. L'installation à Alger était une chimère. L'armistice, d'une certaine façon répondait au pacte germano-soviétique et renvoyait la guerre à l'Est. Ce qui a suivi fut pire. Au désastre militaire, nous avons ajouté une entreprise politique sotte et déshonorante. Nous pouvions songer à la renaissance prussienne en 1813 ou à l'oeuvre de Thiers en 1871 : tirer parti d'une défaite pour forger à nouveau la Nation. La Prusse s'était retrempée et il en était sorti l'Allemagne du XIXe siècle. Thiers et l'Assemblée avaient obtenu l'évacuation du pays, payé la dette de guerre et installé la République, le régime qui nous divise le moins. Beaucoup de Français en métropole et dans l'Empire ont songé à cette rénovation et y ont travaillé. Mais le Parlement a donné le pouvoir à un vieux Maréchal, entouré d'ignorants sectaires et de mauvais esprits. Certes, l'armistice était inévitable. Le vainqueur nous l'imposait. Mais la guerre mondiale se poursuivait et, à partir de la fin 1941, l'issue était certaine. Il aurait mieux valu d'attendre et d'éviter les fautes que commettra Vichy.
Puisque nous sommes à l'automne 2010, considérons les décisions prises il y a soixante-dix ans, entre juin et octobre. Le parlement est mis en congé. Il a accordé, à une écrasante majorité, comprenant la majorité de la gauche et la presque totalité de la droite, tous les pouvoirs à Pétain et à Laval. Les conseils généraux sont fermés. Les maires ne seront plus élus, mais nommés. Les syndicats ouvriers et patronaux sont interdits. L'inamovibilité des magistrats est suspendue. La fonction publique est épurée. Les instituteurs sont dénoncés. Les dignitaires de la maçonnerie sont désignés et révoqués de leurs emplois publics. La presse est censurée. On élargit les conditions de déchéance de la nationalité et on révise les naturalisations accordées depuis 1927. Le racisme s'ajoute à la xénophobie : les juifs sont recensés et exclus de nombreuses professions On facilitera ainsi leur déportation par les nazis. Le pays en portera longtemps l'opprobre. Autrement dit, on a enlevé aux Français leurs libertés et on les a divisés. Tout cela en présence de l'ennemi, alors que la guerre continue autour de nous et que la France est coupée en deux. Etrange régénération morale. En 1942, l'armistice rompu, les patriotes égarés à Vichy auraient pu se rallier aux Français d'Alger. Certains le firent, mais le Maréchal n'a pas saisi cette chance et il a accepté les crimes de la milice. La situation exigeait l'union des Français, on a déclaré la guerre civile, le plus grand mal qui puisse nous atteindre. Malheureuse France, aveuglée par la défaite, meurtrie encore de la guerre précédente, si mal gouvernée, si mal comprise. Elle vaut plus par le silence lucide et douloureux que par les célébrations factices.
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