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Comme de nombreux français, j'ai été, et je reste, un fervent partisan d'une décentralisation authentique de notre société.
Trop longtemps, dans notre mémoire collective comme dans notre droit, la création d'un territoire national homogène, le souvenir de nos dissidences et de nos guerres, a dominé tous les autres : droits coutumiers, langues régionales, villes franches, provinces, etc. Ces éléments éparpillés de notre diversité ont été - à proprement parler - écrasés. L'État-Nation est devenu l'horizon indépassable de la société française. Toutes les tentatives pour redonner de la chair, un contenu, une vie propre aux décisions et aux responsabilités locales ont été subordonnées à l'exaltation de l'État comme représentant suprême d'une volonté commune. Les nombreuses guerres qui ont émaillé notre histoire ont paru justifier cette nécessité. L'exemple suisse n'était pas le nôtre (quatre langues, deux religions, vingt-six cantons, referendum d'initiative populaire, président élu pour un an, et... la paix). L'évolution progressive de tous nos voisins (sans exception) vers un régime cohérent de type fédéral n'a pas, non plus, irrigué notre réflexion.
Comme d'habitude, la bonne idée de modifier notre droit et de l'amener vers une démocratie locale plus authentique, vers une France plus soucieuse des différences et des proximités, cette bonne idée a sombré dans une confusion lamentable. Avons-nous vraiment les moyens de nous payer cinq niveaux d'administration sans changer profondément les règles du jeu ? La commune, le département, la région, l'État, l'Europe ! Ne sommes-nous pas là devant une situation étrange qui aboutit à un affaissement de la responsabilité ?
Gaspillage, copinage et grappillage sont devenus les nouvelles pathologies de la décentralisation française.
GASPILLAGE. Chacun des niveaux que je viens de citer a créé naturellement sa propre fonction publique, ses propres financements, ses caprices (ah ! les Hôtels de région...), ses voitures de fonction, sa propension naturelle à l'arrogance et à l'auto-célébration. Journaux électoraux, services de relations publiques, propagandes diverses, médailles de complaisance, commissionite aigue. Chacun de ces niveaux (si l'on met de côté les malheureuses communes rurales qu'on manipule d'autant plus qu'elles n'ont pas d'argent) a développé son propre budget sans se soucier du fait qu'il s'ajoutait naturellement aux quatre autres. Les rapports de la cour des comptes ne suffiront jamais à décrire avec pertinence la façon dont l'argent public, en se divisant ainsi entre des autorités concurrentes, est devenu la vache à lait de l'impuissance.
COPINAGE. La nature humaine n'ayant pas fondamentalement changé depuis quelques millénaires, le clientélisme est devenu à chacun de ces niveaux un concours de performance. On voit ainsi des cabinets politiques peuplés d'agents électoraux, des fonctionnaires européens rémunérés à l'extravagance, des adjoints au maire devenir des chefs de service, des despotes locaux utiliser la légitimité de l'élection au profit de leur propre parti, des subventions à des associations peuplées d'amis fidèles. La rémunération des fonctions électives est sans doute restée insuffisante, mais elle s'est tellement élargie que la délibération collective de citoyens libres et - si possible - bénévoles a perdu une grande partie de son sens premier.
GRAPPILLAGE. Il suffit de s'arrêter un instant devant ces panneaux d'information qui ponctuent désormais les chantiers publics pour mesurer l'étendue des dégâts. Ce qu'on appelle avec pudeur « le financement croisé » est devenu un invraisemblable imbroglio de concours financiers qu'on est allé, la corde au cou, quémander à droite et à gauche. Les crèches, les giratoires, les ponts, les écoles, les jardins publics, les stations d'épuration, s'insèrent avec une habileté diabolique dans des programmes que seuls quelques rares spécialistes parviennent à déchiffrer. Étrange métier que celui-là : le décryptage de l'aide publique devenue aussi complexe que le code d'Hammourabi ! Si on est « dans » les critères du programme, on peut espérer un petit pourcentage de financement sur un chantier dont plus personne, à son aboutissement, ne pourra revendiquer calmement la paternité. Ainsi les routes nationales glissent vers les départements, les carrefours prennent des couleurs régionales, l'Europe baptise des autoroutes, l'État fait payer ses lignes T.G.V et les déviations deviennent... anonymes.
Notre président (Que Dieu l'ait en sa sainte protection) nous a habitués à célébrer lui-même ses propres succès. Je forme le voeu qu'il puisse attacher son nom à un exercice courageux qui consisterait enfin à supprimer les départements français. On pourrait commencer par là. La République qui les a créés dans la plus grande abstraction ne s'en porterait pas plus mal. Elle honorerait enfin un « Ancien Régime » auquel, par une étrange dénégation, elle a toujours refusé de payer sa dette.
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